Perspectives
Le Canada loue son avenir en IA
Marc Gingras
4 minutes de lecture
On ne laisserait jamais un autre pays contrôler le réseau électrique du Canada.
Alors pourquoi lui remettre le contrôle de notre IA ?
Presque toutes les entreprises canadiennes font aujourd'hui rouler leur IA sur des modèles bâtis et détenus dans un autre pays. Pas hébergés ici. Pas les nôtres. Loués, par une API, auprès d'une entreprise qui peut changer les conditions, le prix ou l'accès quand bon lui semble.
Cette année, c'est arrivé. Les États-Unis ont restreint l'accès à Fable 5 d'Anthropic, un des modèles les plus performants au monde, pour tout le monde à l'extérieur de leurs frontières. Pendant quelques semaines, des entreprises canadiennes ont été coupées d'un outil sur lequel elles avaient bâti. Un avant-goût du levier que quelqu'un d'autre détient maintenant sur nous.
L'IA devient une infrastructure. L'électricité de la prochaine économie. La chose sur laquelle nos banques, nos hôpitaux et nos entreprises vont toutes rouler. On ne loue pas ça de quelqu'un qui peut fermer le robinet.
Une partie de ça est prise au sérieux. Le partenariat Bell-Cohere bâtit de la véritable infrastructure d'IA en sol canadien, et ça compte. (Divulgation complète : je suis investisseur dans Cohere.) Mais Cohere a choisi de ne pas courir après la fine pointe. Ils se concentrent sur l'entreprise et le gouvernement, là où le contrôle compte plus que l'intelligence brute. Intelligent pour eux. Pas une réponse complète pour le pays.
Parce que les entreprises canadiennes ne peuvent pas se permettre d'avoir une génération de retard. Les fondateurs vont là où se trouve l'intelligence. On va toujours le faire. Les Canadiens méritent les meilleurs modèles, pas un deuxième choix patriotique.
La souveraineté ne peut donc pas vouloir dire bâtir un champion national pour rivaliser avec les géants. Ça veut dire être capables de faire rouler les meilleurs modèles nous-mêmes.
Les meilleurs modèles ouverts sont maintenant presque aussi performants que les modèles fermés. Plusieurs sont chinois, ce qui soulève une inquiétude légitime : peut-on leur confier nos données ?
Cette crainte est justement l'argument.
L'avantage durable, ce n'est pas de posséder un modèle. C'est d'avoir l'expertise pour prendre n'importe quel modèle ouvert, l'inspecter, en retirer ce qu'on ne veut pas, et le faire rouler scellé sur notre propre matériel, là où aucune donnée ne quitte le sol canadien. Faites ça, et l'origine du modèle cesse d'avoir de l'importance. Un modèle qu'on a ouvert et qu'on fait rouler dans son propre bâtiment ne peut téléphoner à personne.
Ce savoir-faire s'accumule. Personne ne peut l'éteindre. Et on n'a pas à le bâtir seuls : c'est exactement le genre de capacité à développer avec des alliés de confiance qui vivent la même dépendance.
Un pays qu'on ne peut pas débrancher. Ça, c'est la souveraineté. Et c'est largement à notre portée.
On a le talent. On a le terrain pour le faire rouler. Ce qu'il nous faut maintenant, c'est la volonté de traiter ça pour ce que c'est : une infrastructure qui mérite d'être possédée.
Arrêtons de louer notre avenir. On est capables de le bâtir.

Cofondateur et PDG, Bloks